Humeur
« Oublier la France »
de Achour Ouamara
Par Mohammed Harzoune
Achour Ouamara est professeur à l'université Stendhal de Grenoble. Ce livre-confession pourrait bien être celui d'une génération, celle des quadragénaires, balancés, en pensées et dans les faits, entre l'Algérie et la France. Le titre - Oublier la France - est provocateur et ne traduit qu'imparfaitement le propos de l'auteur. Derrière le brûlot aux accents d'un Léon Bloy sourdent les malaises et les souffrances d'une génération de l'entre-deux".
Là. où un aîné comme Jean Amrouche parle de la France comme mythe et comme réalité, Achour Ouamara, lui, ne fait pas dans la dentelle: "Oui, la France m'est matière à sculpter sa négation. J'aime me repaître du sang versé de Lavoisier, de Danton. de Condorcet, que je régurgite sur la France à qui je reproche la trahison de ses principes".
Bien sûr, il y a le temps de la France coloniale et une mémoire hantée par les massacres, la violence et la négation de peuples et de civilisations, mais, avec un auteur comme celui-là, la France ne peut s'en tirer à si bon compte: "Championne du grand écart entre ce qu'elle professe sur les Droits de l'Homme (...) et ce qu'elle lui inflige de supplices au nom de l'humanisme qu'elle croit être la première à avoir découvert, la France, au fil du temps, nous fatigue de conseils". Aujourd'hui, e!le "continue de croire perfidement que les ex-colonies se doivent d'être couchées sur le lit de Procuste de ses valeurs".
Et, en matière d'immigration, la France, là encore, est épinglée: l'intégration ne serait rien d'autre que ce processus qui vise, entaille par entaille, à blesser l'immigré, à le couper de ses origines qui seules pourtant peuvent l'aider à "s'enter dans l'universel". "L'immigré est trompé par ceux-là mêmes qui sont censés le défendre". En la matière, Achour Ouamara décerne le pompon à François Mitterrand.
Les apparences sont trompeuses. Ici, plus qu'ailleurs. Ce brûlot n'est pas une déclaration de guerre mais un livre de douleurs et de meurtrissures. L’ « acrimonie envers la France » est ici la marque d'une "conscience offensée" qui sait bien qu'elle doit aussi "puiser dans la pensée occidentale, celle qui joue à la diffracton et à la dissymétrie, pour apprécier cette altérité logée en nous-mêmes, pour répondre aux questions silencieuses qui souffrent en nous".
Mais "comrnent sortir de l'optique de l'enclos occidental, et se garder de regarder sa Culture avec les yeux de Chimène?" Les silencieuses souffrances de cette génération sont aussi algériennes et culturelles. "Le pouvoir [algérien) imprégné jusqu'à la moelle d'islamo-baâthisme lutte contre son éclipse par tous les moyens", en muselant la presse, en codifiant la femme, en soldant la mémoire algérienne, en sous-traitant une langue (tamazight)... ". Quant à ceux qui instrumentalisent la religion ("Dieu reconnaîtra les siens"), et qui n'ont de l'islam qu'une vision normative, "rien d'étonnant à ce que cet islam exsangue de spiritualité appelle périodiquement le sang". Il met justement en garde; « Opposer aux représentations négatives de l'islam d'autres représentations positives, c'est participer à n'en pas douter à un commerce de mérites et de démérites, dont le bénéfice revient quasiment toujours aux plus calomniateurs ».
Cette confession d'un Algérien débouche non pas sur l'oubli de la France mais sur la nécessité de nouvelles relations, d'une nouvelle alliance. "Etraire comme une dent cariée tous ces ressentiments cancéreux qui m'amputent plus du devenir qu’ils ne m’enrichissent du passé. Adieu la France 1 Adieu la mémoire malade 1"
Achour Ouamara se veut "un homme nu. Nu de la maudite causalité coloniale, nu de la griserie de l'accusation, nu face aux glacis intellectuels. Nu je prêcherai ma seule et unique leçon de ci vilisation : tout ce qui n'est pas moi m'est futur. Et j'accepte son irradiation, quand bien même brûlerait-elle mon talisman ».
Mohammed Harzoune, in Hommes et Migrations