Noms et re-noms. La dénomination des personnes, des populations, des langues et des territoires.
par Salih Akin (sous la dir. de)
Publications de l'Université de Rouen, CNRS, Coll. Dyalang, 1999, 288 p.

Llanfairpwllgwyngyllgogerychwryndrobwllllantysiliogogoch : tel est l'ex-nom d'un village de l'île britannique d'Anglesey. Ce nom peut prêter à sourire. Mais la dénomination est chose sérieuse pour s'en arrêter là. C'est précisément tout l'apport de cet ouvrage qui s'attèle à l'onomastique (science des noms propres) avec ses multiples branches ayant trait aux noms propres des lieux géographiques (toponymie), des populations (ethnonymie), des personnes (anthroponymie), et des langues (glottonymie). Les processus dénominatifs peuvent mobiliser la néologie (mise en circulation de nouvelles dénominations), la revalorisation d'anciennes dénominations, ou l'adaptation d'anciennes dénominations aux normes linguistiques, politiques et sociales. On comprend dès lors que la dénomination est un outil de reconstruction permanente du réel où se fourbissent des stratégies de résistance linguistique face aux fourches caudines de l'assignation identitaire souvent imposées arbitrairement par les institutions, étant entendu que les mots du pouvoir nommant consacrent le pouvoir des mots.
(Dé)nommer, de part la force conative de la(dé)nomination, c'est de facto désigner notre rapport à l'objet nommé (peuple, territoire, personne..), en donner un point de vue, et surtout prendre position à l'égard d'autres dénominations.
Dans ce jeu de luttes, la performativité des noms propres dépasse leur stricte fonction référentielle. L'analyse du discours nous a enseigné que les mots prennent leurs sens dans le jeu de leurs emplois (intra et inter-discursifs) déterminés par les conditions de production et de possibilité du discours. Il en va des noms communs comme des noms propres. Le langage étant aussi un terreau des luttes sociales, l'auto et l'alter-dénomination devient arme et enjeu d'appropriation et de réappropriation identitaire dans une sorte de guerre civile des mots (ici des noms propres). L'ouvrage regorge d'exemples de ces luttes de reconquête identitaire à travers la (re)dénomination (du Kurdistan jusqu'en Acadie). Ajouter, supprimer ou remplacer des noms propres participe d'une lutte autour de la (dés)identification, à l'exemple des ces odonymes (noms des rues) objets de controverses politiques : Le Front-National a remplacé à Vitrolles l'avenue Jean-Marie Tjibaou en Avenue Jean-Pierre Stirbois, ex-sécrétaire général du même mouvement, comme à Téhéran, le Parc Français-persan renommé en Parc Khaled Eslamboli, l'assassin du Président Sadate.
Edifiant, non ?

Achour Ouamara
in Revue Ecarts d'Identité, n°94, hiver 2000/2001.