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par Bertrand Badie & Marc Sadoun (sous dir.),
Vingt-et-un auteurs, issus de disciplines diverses, interrogent ici la notion de
l'autre à la lumière de la philosophie, de la sociologie, de la science politique,
du droit, etc.
C'est un fait, les deux religions du livre (le judaïsme et le christianisme)
ont une conception différente de l'autre (regrettons, au passage, qu'il n'y ait pas
dans ce livre de contributions sur l'altérité dans l'islam).
Dans la Tradition juive
biblique, il est dit "tu aimeras ton autre (reêkha) comme tien (kamokha)".
On remarquera que la pensée juive contemporaine, confrontée à l'Autre, a beaucoup questionné ce grand principe. Dans la perspective chrétienne, l'Autre est "une révélation de l'altérité d'un Dieu qui s'est assimilé aux plus démunis. Le plus lointain est appelé frère" (p.43).
Les sciences sociales, d'une manière générale, se posent la question méthodologique
dans l'étude de l'Autre, c'est-à-dire comment objectiver le rapport subjectif à l'objet-Autre.
L'approche psychanalytique n'ayant pas été retenue dans cet ouvrage
(un autre regret !), on se contentera de l'approche philosophique qui pose plus sérieusement la question de l'Autre dans ses fondements métaphysiques. L'Autre défini comme autrui (replacé donc sur le plan de l'intersubjectivité) n'est que l'écorce du problème. Deux acceptions, relatives à deux rapports,
engagent des analyses différentes de l'altérité : rapport de soi aux autres (approche anthropologique, éthique de l'Autre), ou rapport du même à l'autre (approche conceptuelle, l'autre d'un objet quelconque, problème d'identité et de différence), qui relève précisément de la métaphysique. Si l'autre fut considéré comme non-être (par Parménide), la tradition philosophique (depuis Platon) en est arrivée à affirmer, au contraire, que "c'est l'altérité qui rend dicible l'être parce qu'elle rend possible la pensée : l'altérité devient la médiation elle-même" (p.82). Transposée dans une perspective éthique (anthropologique), l'approche conceptuelle de l'autre met en ruine le rêve du triomphe du Même et d'une seule lecture du monde, puisque sans l'altérité, point de mêmeté.
Sous l'angle du droit, l'autre (ici l'autre c'est celui qui est différent),
est saisi à travers le prisme de l'égalité. En principe, "le droit est et doit rester aveugle aux différences" (p. 180). Cela ne va pas sans paradoxes. Car le droit peut exclure l'autre par le fait de le désigner (cf. l'exemple des Juifs), mais il peut aussi le protéger en le nommant (les femmes dans la revendication de l'égalité des droits). Tout de même, "il y a (...) un moment où, pour garantir l'égalité des droits, il faut prendre acte des différences" (p.190). L'égalité juridique stricte ne permet pas d'assurer l'égalité de fait. C'est ainsi que le législateur fait souvent appel à la différence pour servir l'égalité (c'est ce qui est appelé affirmation action aux Etats-Unis). Ainsi, dans certains cas, "la reconnaissance de l'altérité, la consécration de la différence par le droit, est la seule façon de préserver l'objectif d'égalité, même si le risque n'est pas négligeable d'étiqueter ceux dont on reconnaît la différence, d'enfermer l'autre dans sa différence" (199).
Il restera à étudier cet autre que l'homme numérique, dans sa solitude monastique et avec la grâce de l'Internet, s'est déjà inventé. Derrière un écran, un autre virtuel, impalpable, sans bruit ni odeur, brille par son absence. Gageons qu'un jour, l'internaute lui trouvera quelque raison pour le casser.
Achour Ouamara
in Revue Ecarts d'Identité, n°79, déc.96.