Le racisme au travail,,
par Philippe Bataille
Editions la Découverte, 1997, 267p.

Il n'y a pas réellement de tradition de lutte antiraciste dans le mouvement ouvrier en France, malgré certaines mobilisations syndicales qui, du reste rencontrent des difficultés quant à rallier leurs bases sur le bien-fondé d'une telle lutte. Le problème reste entier aujourd'hui, au moment où les idées du Front National entrent dans l'entreprise par la grande porte contre toutes les mises en garde des directions syndicales devant un tel danger : aux élections législatives de 1997, 18% de sympathisants FO ont voté FN, 11% de la CGT et 7% de la CFDT. "Le travail est bien devenu un lieu de production du racisme, puisque son organisation en invente de nouvelles expressions, comme avec l'ethnicisation des tâches". Le désarroi syndical en est à son comble. Cependant, le racisme dans l'entreprise n'est pas une denrée importée de l'extérieur, sinon par métastase. Le racisme et la xénophobie est une fabrication interne à l'entreprise, obéissant à des enjeux complexes. Cette spécificité est souvent liée à l'organisation du travail. Ce qui explique les formes multiples et diverses du racisme au travail. Chaque entreprise a en quelque sorte son racisme-maison. La disrimination à l'embauche paraît déjà comme un phénomène qui prend de l'ampleur dans une désolante "indifférence institutionnelle". Comparativement, le Royaume-uni instruit 2324 dossiers contre 2 en France pour discrimination à l'embauche. Les employeurs ne manquent pas d'astuces pour déjouer la loi, tant et si bien que la preuve juridique de discrimination est difficile à apporter.
Mais la préférence nationale n'est pas une spécialité du Front National. L'Etat français l'applique déjà dans la fonction publique, excepté l'enseignement supérieur et la recherche depuis 1982. Dans le secteur privé, des entreprises, comme celles dans le bassin d'Alès, étudiée par l'auteur, pratiquent la préférence nationale et communautaire, puisque sur 7000 emplois offerts par les PME, seul 1% de Maghrébins sont embauchés. La préférence communautaire fonctionne au vu et au su de tout le monde (le père embauche son fils, ...). Alors, "la certitude acquise d'être victime de discrimination raciale à l'embauche alimente un désespoir qui affaiblit plus encore ceux qu'elle atteint". Le climat de méfiance semble régner au sein des entreprises : "les thèmes des agressions racistes associent couramment passé et présent, histoire et actualité". On y trouve sous ses diverses formes le racisme étouffé, politisé, voilé, ou ce racisme qui passe par la blague et dont on se rétracte ("c'est pour rire"). Certaines entreprises trouvent une sorte de modus vivendi, ce que l'auteur appelle un racisme "équilibré" : les insultes racistes sont sanctionnées moins par altruisme que pour éviter des conflits internes ("ouvrir la boîte de Pandore"). Dès lors le racisme se débride dans certains lieux qui servent de déversoirs pour se défouler et cracher tout le fiel de xénophobie : vestiaires, toilettes, bus du personnel, etc. Déclarations à l'emporte-pièce dont les formules sont puisées dans le grand dictionnaire du FN : après un massacre en Algérie, "vous avez voulu l'indépendance, eh bien c'est bien fait pour vous", après l'attentat dans le métro à Paris, "Alors t'es content d'avoir tué des Français ?". Le travailleur-raciste en appelle plus à l'ordre culturel qu'à l'égalité et à la solidarité. L'infériorité de l'immigré dans l'organistaion du travail justifie pour lui l'infériorité de sa culture à laquelle il le ramène sans cesse. Plus graves sont les dérives racistes qui s'expriment au sein des grands services publics. Dans certaines préfectures le ou la préposée à la délivrance des cartes de séjour tire de son travail un pouvoir discrétionnaire qui terrorise les demandeurs. Le préposé s'investit d'une fonction de protection de la République, qu'il mène parfois avec un zèle si poussé que toute autre référence culturelle lui paraît une menace pour la sainte République. Dans d'autres services, on refuse sans égard à la loi de se mettre au service de l'immigré-usager : "leur bonjour, pfouff! c'est des simagrées, c'est du cinéma". Il arrive qu'on donne un mauvais renseignement à l'immigré (pour lui faire prendre, par exemple, un mauvais train).
Que faire ?
La concurrence syndicale n'est pas pour aider à clarifier le débat. La défense des immigrés les fait passer pour des "syndicats arabes". L'action syndicale contre le racisme au travail a du mal à argumenter tant elle est vite cataloguée d'action politique, donc illégitime et étrangère à la mission du syndicalisme. Il faut donc, selon l'auteur, questionner les raisons internes qui banalisent le racisme afin de trouver des formes spécifiques de lutte antiraciste : d'une part, sortir de la loi du silence qui couvre souvent le racisme dans l'entreprise, et inscrire pleinement cette lutte dans l'activité syndicale, loin des sirènes politiques du dehors. Eviter donc l'enfermement dans un combat contre le Front National sans y renoncer pourtant afin de distinguer le message syndical du message proprement politique. En clair, faire la promotion des identités au travail et la défense des intérêts des travailleurs. Le monde du travail est aussi concerné par l'enjeu de l'intégration. Il doit penser la différence culturelle tout en luttant contre les inégalités liées à la discrimination à l'embauche, l'ethnicisation des tâches, et l'entrave à la progression dans les carrières.

Achour Ouamara
in Revue Ecarts d'Identité, n84/85, mars/juin, 98.