Editions Séguier, 1999.
Bien avant l'indépendance, déjà dans le mouvement national, l'identité algérienne a toujours été l'objet de débats entre les tenants de la spécificité de l'identité algérienne eu égard à l'identité arabo-musulmane, et ceux qui défendaient l'appartenance à la Oumma, communauté musulmane, et partant à la communauté arabe. Ce débat sur l'identité induit bien entendu celui sur la langue. Les premiers défendaient la nécessité d'un plurilinguisme qui s'appuierait sur la société réelle, historique et socio-linguistique, les seconds voyant dans la diversité linguistique un ferment de division nationale devant le colonisateur prônaient l'unité nationale dans une seule religion (l'islam), une seule langue (la langue classico-coranique).
Curieusement d'ailleurs, ce clivage existe à l'intérieur de la mouvance islamique d'aujourd'hui entre les tenants d'un islam algérien (les djasaïristes) et ceux de l'islam transnational (les salafistes).
Comme chacun sait, depuis l'indépendance, c'est la tendance oummiste, arabo-islamique, qui a pris le dessus en imposant l'arabe classique, non parlé par les Algériens, comme seule langue nationale et officielle au détriment des langues populaires que sont l'arabe algérien et le Tamazight (berbère). Quant à la langue française, pourtant "tribut de guerre" selon l'expression de Kateb Yacine, elle fait depuis l'indépendance figure de tabou sans pour autant perdre de son influence nonobstant la réduction en peau de chagrin du volume horaire qui lui est consacré dans le primaire et le secondaire, puis dans le supérieur (l'arabisation ablige !).
C'est ce mépris des langues populaires que dénonce sans concessions le livre de Mohamed Benrabah à travers l'histoire des politiques acharnées d'arabisation par les régimes successifs, ce qu'il résume dans l'expression heureuse la haine de soi, tant et si bien que cette politique a sans cesse été définie et pensée par et contre les autres : par la référence à la communauté arabo-islamique, et contre l'ex-colonisateur, autrement dit contre la langue française (le Tamazight est une autre histoire !).
Comme s'il fallait opposer au prestige de la langue française celui de la langue classico-coranique, miraculeuse de par son statut de langue de la Révélation, et en souvenir de l'âge d'or de la civilisation musulmane d'avant le XIIème siècle.
Dès lors, c'est une course contre la montre. On planifiait à tout-va l'"arabisation des esprits" pour, disait-on, recouvrer l'identité nationale comme on planifiait l'économie, à telle enseigne que Ahmed Taleb Ibrahimi (qui en a pris pour son grade dans ce livre), alors ministre de l'éducation nationale, candidat officieux du FIS aux dernières élections présidentielles, déclara sans sourcillier que "l'arabisation ne marchera pas, mais il faut la faire quand-même".
Cependant, il faut moins imputer à ces dirigeants une certaine cécité linguistique qu'une sorte de mauvaise foi (pour preuve, leurs enfants ne fréquentaient pas l'école algérienne). Il s'agit du rapport fort bien connu de domination langue de pouvoir/langues populaires. Ils louchaient entre le Moyen-Orient par haine du colonisateur et cette même France à laquelle ils jetaient un regard envieux et culpabilisant.
Nous connaissons le résultat : l'école algérienne a formé plus de croyants que de citoyens.
Il faut savoir gré à Mohamed Benrabah d'avoir donné un coup de pied dans la fourmillière de l'idéologie arabo-islamique si bien distillée qu'à la récurer une plume ne suffirait pas tant sa décantation est rouge-sang.
Puisse d'autres intellectuels prendre le chemin tracé dans ce livre.
Achour Ouamara
in Revue Ecarts d'Identité, n°89, juin 99.