Dounia Bouzar avait déjà
abordé la question de l'islam en France dans un
précédent ouvrage écrit à deux
mains avec Saïda Kada, une militante musulmane,
où deux conceptions de la pratique de l'islam
s'opposaient sans s'affronter.
Dans le présent ouvrage, l'auteure
revient sur cette pratique en interrogeant
une douzaine de responsables d'associations musulmanes en France, toutes proches
du mouvement « Présence musulmane » du médiatique Tarik Ramadan.
Les livres et les cassettes
de ce dernier constituent la principale source idéologique de ces
responsables associatifs.
Le but de cette enquête visait
l'étude du « croire musulman »
en partant de la réception du texte
sacré par les croyants, en analysant ce qu'ils disent de ce que le
Coran dit.
Sont exclus de cette enquête les
Musulmans wahhabiste salafistes qui prônent la chariâ et
le retour à un islam rigoriste.
L'étude s'intéresse donc à l'islam de France et à ceux qui s'en
réclament.
L'auteure part du constat
qu'aujourd'hui le « débat sur l'intégration et la participation des
jeunes issus de l'immigration s'islamise », ce qui occulte du même
coup les problèmes sociaux et les
discriminations qui sont aux sources du regain de religiosité de
cette dernière décennie. L'émergence de l'islam et son relatif essor en
France tient moins à un
regain de foi qu'à un dépit lié à un
déficit de reconnaissance ressenti par les jeunes issus de l'immigration
depuis déjà la Marche des
Beurs. Cette demande de reconnaissance s'est transformée avec
le temps en demande cultuelle.
Les jeunes rompent avec l'obligation de discrétion de leurs parents
restés silencieux sur leurs
conditions. Ils se rendent visibles à travers leur religiosité.
Cette visibilité, si elle est une preuve du
passage de l'islam en France à
l'islam de France, elle donne prise
au discours islamophobe qui réduit tout musulman à sa seule
dimension religieuse. Comme une
réponse du berger à la bergère, les
musulmans prennent la défense
de l'islam au nom des valeurs citoyennes et des libertés de culte.
Cette demande cultuelle redéfinit
en même temps la forme religieuse
en ce qu'elle l'inscrit dans un
« agir social » : un islam donc
social où l'engagement social
devient une preuve de foi. Leur
engagement ressemblent à ceux
de certains chrétiens : agir non
en tant que musulman mais en
musulman. D'où chez ces leaders
une certaine éthique musulmane
qui guide leurs comportements
et leurs actions. La référence à un
islam vrai, présupposé bon, au
service d'un monde juste, opposé
à l'islam perverti, notamment
celui des pays d'origine, aide paradoxalement ces Musulmans à
entrevoir un islam français,
autochtone, à se désethiniciser,
sans éprouver un sentiment de
trahison. Le franco-islamicus est
né. Mais pour comprendre cet
islam à la française, il faut revenir
au père spirituel de ces leaders,
en l'occurrence Tarik Ramadan.
Pour ce dernier, l'islam est d'essence moderne. On y trouve les
valeurs universelles, droits de
l'homme et de la femme. Mieux
(ou pis) : pour être moderne il
faut passer par l'islam. Reprenons
une citation de Tarik Ramadan :
« Le Texte [sacré] permet au cour
et à l'intelligence de déduire, presque naturellement, des principes
et des vérités universels et éternels sur le plan humain comme
sur le plan éthique : la foi en
l'Unique, la commune origine et
le commun destin de l'humanité
[...]. Point besoin de
contextualisation » (in Les Musulmans d'Occident et l'avenir
de l'islam, Sindbad, 2003).
Forts
de l'idée que le texte sacré renferme la Vérité, il devient source
de tout. Cependant, l'auteure relève deux types d'utilisation du
texte sacré, et partant deux catégories de Musulmans se réclamant de l'islam
source de modernité : les islamisants et les socialisants.
Les islamisants : l'islam reste
pour eux la seule source exclusive à partir de laquelle tout se lit
et se conçoit, jusqu'au comportement citoyen. Pour eux, « la
science n'invente rien mais renforce et illustre ce que la révélation
divine annonce implicitement. Les découvertes scientifiques deviennent une illustration
de la perspicacité du message
divin et ne sont pas reconnues
comme la production de pensée
humaine autonome ». Les solutions sont déjà dans les textes
sacrés, directement consommables. Le texte coranique est dès
lors utilisé comme un livre de
recettes pour toute relation humaine, un prêt-à-penser : y a qu'à
copier ! Le quotient familial de
la CAF est dans le Coran : c'est la zakat, l'aumône, un des cinq piliers de l'islam !
Cette lecture littérale génère des
conduites pour le moins étonnantes.
Ainsi, pour autoriser des filles
à jouer au foot-ball avec des garçons, on s'en remet au comportement du prophète
qui s'adonnait
aux courses de chameaux avec sa
jeune épouse Aïcha, ce qui rend
donc hallal, licite, la mixité dans
le sport, sauf qu'enpiscine le
"hijab nautique" est de rigueur.
On voit donc que l'ouverture à la
modernité, souhaitée ou non,
prend sa justification dans le texte
coranique comme dans les hadiths (paroles et faits du prophète
Mohammed). L'argument pour la
mixité tire sa force moins dans les
principes d'égalité entre hommes
et femmes que dans la tradition
prophétique qui autorise tel ou
tel comportement. La femme doit-elle serrer la main à un homme ?
On trouve dans la réponse dans
les hadiths puisqu'un jour le prophète recevant des femmes n'a
pas daigné leur serrer la main.
Cqfd'Qu'aurait fait le prophète
devant telle ou telle situation ?
Devant un Coca-Cola ? Une charcuterie ? Un frôlement d'une bouteille millésime ?
Ce nouveau discours sur l'islam,
très près de la lettre, se
ressourçant uniquement au temps
de la révélation, enjambe l'histoire faite d'expériences des hommes,
et du même coup travaille à
creuser des trous de mémoire. Il
procède de la régression qui laisse
peu de place à la pensée.
Le socialisants, contrairement
aux islamisants, s'ils se réfèrent
aussi au texte sacré dans leur
conduite, tentent d'en tirer des
leçons d'ouverture à la modernité. Suivant en cela la sentence
Ramadanienne : « il n'y a pas d'islam sans action sociale ».
Les islamisants cherchent les solutions dans le texte,
les socialisants le font avec le texte. Pour
ces derniers, l'islam ne résout pas
tout, comme l'exprime si bien un
interviewé : « on peut dire que la
religion ressemble à un gaz. Comprimé de trop, il explose, mais si
vous le laissez sans limites, il se
répand ». Pour eux, l'islam contient une injonction à s'ouvrir, à
s'abreuver à d'autres sources.
L'islam apparaît en cela comme
source à d'autres sources, donc
source de médiation.
Ces socialisants font appel aux
personnalités extérieurs, laïques,
religieuses, pour débattre des problèmes sociétau. xLe Prophète,
n'a-t-il pas fait appel aux Romains
pour organiser son administration ? L'argument est de poids !
Dès lors, l'islam ne rentre plus en
concurrence avec les autres visions du monde. La symbolique
musulmane n'est pas utilisée pour
conspuer les valeurs de l'Occident, prédilection des Salafistes,
mais, au contraire, à les rejoindre
à partir de l'islam.
Cette division en deux catégories de Franco-musulmans est
beaucoup moins tranchantes
qu'elle n'y paraît. Les deux « discours se croisent, se chevauchent,
parfois se contredisent chez le
même leader, illustrant un mouvement dialectique qui se construit de jour en jour ». C'est pourquoi il faut se méfier du discours
qui veut arrimer tout musulman à
une sorte d'islam unique, sans référence à une pratique différenciée,
ce discours-là a inventé un
"Mr. Islam" qui n'existe pas.
Les pratiques et les interprétations sont diverses et souvent opposées.
Par ailleurs, le vocabulaire religieux n'empêche pas le
raisonnement profane. On y décèle une sorte de «croire « à géométrie variable ».
L'auteure regrette que ces Musulmans n'aient pas engagé une
herméneutique du texte sacré qui
leur permettrait d'en lever en
quelque sorte le nez. Mais est-il
possible pour qui croit fermement
à la révélation d'avoir un discours objectif sur le texte sacré ?
En parler du dehors ?
Achour Ouamara
in Revue Ecarts d'Identité, n°105, 2004.