Monsieur Islam n'existe pas
Pour une désislamisation des débats

par Dounia Bouzar
Hachette-Littérature, 2004.


Dounia Bouzar avait déjà abordé la question de l'islam en France dans un précédent ouvrage écrit à deux mains avec Saïda Kada, une militante musulmane, où deux conceptions de la pratique de l'islam s'opposaient sans s'affronter.
Dans le présent ouvrage, l'auteure revient sur cette pratique en interrogeant une douzaine de responsables d'associations musulmanes en France, toutes proches du mouvement « Présence musulmane » du médiatique Tarik Ramadan. Les livres et les cassettes de ce dernier constituent la principale source idéologique de ces responsables associatifs.
Le but de cette enquête visait l'étude du « croire musulman » en partant de la réception du texte sacré par les croyants, en analysant ce qu'ils disent de ce que le Coran dit. Sont exclus de cette enquête les Musulmans wahhabiste salafistes qui prônent la chariâ et le retour à un islam rigoriste. L'étude s'intéresse donc à l'islam de France et à ceux qui s'en réclament.
L'auteure part du constat qu'aujourd'hui le « débat sur l'intégration et la participation des jeunes issus de l'immigration s'islamise », ce qui occulte du même coup les problèmes sociaux et les discriminations qui sont aux sources du regain de religiosité de cette dernière décennie. L'émergence de l'islam et son relatif essor en France tient moins à un regain de foi qu'à un dépit lié à un déficit de reconnaissance ressenti par les jeunes issus de l'immigration depuis déjà la Marche des Beurs. Cette demande de reconnaissance s'est transformée avec le temps en demande cultuelle. Les jeunes rompent avec l'obligation de discrétion de leurs parents restés silencieux sur leurs conditions. Ils se rendent visibles à travers leur religiosité.
Cette visibilité, si elle est une preuve du passage de l'islam en France à l'islam de France, elle donne prise au discours islamophobe qui réduit tout musulman à sa seule dimension religieuse. Comme une réponse du berger à la bergère, les musulmans prennent la défense de l'islam au nom des valeurs citoyennes et des libertés de culte. Cette demande cultuelle redéfinit en même temps la forme religieuse en ce qu'elle l'inscrit dans un « agir social » : un islam donc social où l'engagement social devient une preuve de foi. Leur engagement ressemblent à ceux de certains chrétiens : agir non en tant que musulman mais en musulman. D'où chez ces leaders une certaine éthique musulmane qui guide leurs comportements et leurs actions. La référence à un islam vrai, présupposé bon, au service d'un monde juste, opposé à l'islam perverti, notamment celui des pays d'origine, aide paradoxalement ces Musulmans à entrevoir un islam français, autochtone, à se désethiniciser, sans éprouver un sentiment de trahison. Le franco-islamicus est né. Mais pour comprendre cet islam à la française, il faut revenir au père spirituel de ces leaders, en l'occurrence Tarik Ramadan. Pour ce dernier, l'islam est d'essence moderne. On y trouve les valeurs universelles, droits de l'homme et de la femme. Mieux (ou pis) : pour être moderne il faut passer par l'islam. Reprenons une citation de Tarik Ramadan : « Le Texte [sacré] permet au cour et à l'intelligence de déduire, presque naturellement, des principes et des vérités universels et éternels sur le plan humain comme sur le plan éthique : la foi en l'Unique, la commune origine et le commun destin de l'humanité [...]. Point besoin de contextualisation » (in Les Musulmans d'Occident et l'avenir de l'islam, Sindbad, 2003).
Forts de l'idée que le texte sacré renferme la Vérité, il devient source de tout. Cependant, l'auteure relève deux types d'utilisation du texte sacré, et partant deux catégories de Musulmans se réclamant de l'islam source de modernité : les islamisants et les socialisants. Les islamisants : l'islam reste pour eux la seule source exclusive à partir de laquelle tout se lit et se conçoit, jusqu'au comportement citoyen. Pour eux, « la science n'invente rien mais renforce et illustre ce que la révélation divine annonce implicitement. Les découvertes scientifiques deviennent une illustration de la perspicacité du message divin et ne sont pas reconnues comme la production de pensée humaine autonome ». Les solutions sont déjà dans les textes sacrés, directement consommables. Le texte coranique est dès lors utilisé comme un livre de recettes pour toute relation humaine, un prêt-à-penser : y a qu'à copier ! Le quotient familial de la CAF est dans le Coran : c'est la zakat, l'aumône, un des cinq piliers de l'islam !
Cette lecture littérale génère des conduites pour le moins étonnantes. Ainsi, pour autoriser des filles à jouer au foot-ball avec des garçons, on s'en remet au comportement du prophète qui s'adonnait aux courses de chameaux avec sa jeune épouse Aïcha, ce qui rend donc hallal, licite, la mixité dans le sport, sauf qu'enpiscine le "hijab nautique" est de rigueur. On voit donc que l'ouverture à la modernité, souhaitée ou non, prend sa justification dans le texte coranique comme dans les hadiths (paroles et faits du prophète Mohammed). L'argument pour la mixité tire sa force moins dans les principes d'égalité entre hommes et femmes que dans la tradition prophétique qui autorise tel ou tel comportement. La femme doit-elle serrer la main à un homme ? On trouve dans la réponse dans les hadiths puisqu'un jour le prophète recevant des femmes n'a pas daigné leur serrer la main. Cqfd'Qu'aurait fait le prophète devant telle ou telle situation ? Devant un Coca-Cola ? Une charcuterie ? Un frôlement d'une bouteille millésime ? Ce nouveau discours sur l'islam, très près de la lettre, se ressourçant uniquement au temps de la révélation, enjambe l'histoire faite d'expériences des hommes, et du même coup travaille à creuser des trous de mémoire. Il procède de la régression qui laisse peu de place à la pensée.
Le socialisants, contrairement aux islamisants, s'ils se réfèrent aussi au texte sacré dans leur conduite, tentent d'en tirer des leçons d'ouverture à la modernité. Suivant en cela la sentence Ramadanienne : « il n'y a pas d'islam sans action sociale ». Les islamisants cherchent les solutions dans le texte, les socialisants le font avec le texte. Pour ces derniers, l'islam ne résout pas tout, comme l'exprime si bien un interviewé : « on peut dire que la religion ressemble à un gaz. Comprimé de trop, il explose, mais si vous le laissez sans limites, il se répand ». Pour eux, l'islam contient une injonction à s'ouvrir, à s'abreuver à d'autres sources. L'islam apparaît en cela comme source à d'autres sources, donc source de médiation.
Ces socialisants font appel aux personnalités extérieurs, laïques, religieuses, pour débattre des problèmes sociétau. xLe Prophète, n'a-t-il pas fait appel aux Romains pour organiser son administration ? L'argument est de poids ! Dès lors, l'islam ne rentre plus en concurrence avec les autres visions du monde. La symbolique musulmane n'est pas utilisée pour conspuer les valeurs de l'Occident, prédilection des Salafistes, mais, au contraire, à les rejoindre à partir de l'islam.
Cette division en deux catégories de Franco-musulmans est beaucoup moins tranchantes qu'elle n'y paraît. Les deux « discours se croisent, se chevauchent, parfois se contredisent chez le même leader, illustrant un mouvement dialectique qui se construit de jour en jour ». C'est pourquoi il faut se méfier du discours qui veut arrimer tout musulman à une sorte d'islam unique, sans référence à une pratique différenciée, ce discours-là a inventé un "Mr. Islam" qui n'existe pas.
Les pratiques et les interprétations sont diverses et souvent opposées. Par ailleurs, le vocabulaire religieux n'empêche pas le raisonnement profane. On y décèle une sorte de «croire « à géométrie variable ». L'auteure regrette que ces Musulmans n'aient pas engagé une herméneutique du texte sacré qui leur permettrait d'en lever en quelque sorte le nez. Mais est-il possible pour qui croit fermement à la révélation d'avoir un discours objectif sur le texte sacré ? En parler du dehors ?

Achour Ouamara
in Revue Ecarts d'Identité, n°105, 2004.