Ce livre nous invite à
quitter les grands axes
pour fouiner dans les
bas-côtés des chemins
de traverse, il nous
presse à regarder là où
la paresse nous fait détourner des choses qui
font sens et lien, passage, minuscules transitions où les liaisons
ténues échappent aux
concepts statufiés, et à
la plénitude des symboles. Ce sont ces imperceptibles interactions qui
tissent des liaisons discrètes (infra-liaisons), informelles et incertaines.
Ainsi du métissage qui est
loin d'être empilement des altérités mais une alchimie de « petites liaisons et d'infimes graduations »
(p.11), incessantes (« l'arbre n'est pas vert, il verdit »). Il ne s'agit pas de liaisons nécessaires et
irréfutables dont procède par forclusion la logique
de la preuve, ni de recherche d'un sens caché
propre au souci de la révélation dévoilante, il s'agit
d'introduire le désordre dans le grand édifice des
comportements que chante la positivité régnante et
l'idéologie de l'(im)médiat. S'intéresser aux sujets
laissés- pour-compte de la Connaissance, c'est
soulever le scandale (l'obstacle), qui perturbe le
long fleuve tranquille de la doxa où tout est stable,
continu et régulier, c'est « avancer à contre-courant de l'adhésion et de l'adhérence au plein et au
plus, sans pour autant leur opposer le pas et le
rien », « chercher à dire mais d'abord à ressentir le
peu, le presque, le précaire, le passager, bref les
perceptions de ces infimes variations de la durée
qui nous permettent de nous maintenir encore en
vie » (p.38).
Cette expérience de l'oblique, des confins, des
bords mouvants, des guets chancelants, du tremblé
et de l'éphémère, sonne la perdition de l'arrogante
certitude du Vrai, de l'écrin, du beau, du cadré, de
l'ineffable, de l'excentrique, de l'extravagant, de
l'ostentatoire, de l'éclat, du célébré, de l'emphatique, de la bête érection, du monumental, du frontal,
du total, de l'Un, du Tout, bref, de tout ce qui est
facticement grand et grandiloquent. La béance est
au coeur de ces monumentalités sans coeur.
L'auteur se livre ici à une véritable
microsocioanalyse du peut-être, du peu et du presque rien, du peutit rien qui fait lien, de tous ces
objets boudés par le savoir bien assis et la raison
résonnante et entêtée. Mais « pour mettre en question le caractère vaniteux et dérisoire du grand il ne
suffit pas de s'installer dans le petit qui deviendrait
un nouvel absolu (p.31), « le petit n'échappe pas
toujours à la médiocrité, voir à l'insipidité » (p.32)
Donc, ni séquoia ni bonzaï. Du reste, la
monumentalité peut se révéler dans une miniature,
et inversement, et « tenter d'exprimer d'une manière concise
l'intensité de toutes petites sensations et de minuscules liaisons laissées pour compte
par les discours de grande amplitude n'est pas de
satisfaire de « menus plaisirs » ni trouver quelque
attrait aux nains de jardins. S'il s'agit d'affaiblir les
sons forts, d'atténuer les lumières aveuglantes,
d'abandonner le faste et la luxuriance, ce n'est pas
pour préconiser la figure du mendiant, du moine ou
du satori » (p.33).
Le lien (lie-Un) est diffraction, il s'émancipe du Un
non pour s'adjoindre ou se disjoindre mais pour
(re)joindre. Sel de la vie, le petit lien sème dans le
tressaillement et non dans la saillie. D'où
l'intranquillité et le caractère instable de ces murmures de la vie,
de ces chuchotements que l'esbroufe du cri peine à couvrir, de « l'infime variation des gestes,
des flexions de la langue, des
courbures de la pensée et des sentiments » (p.48),
du petit turbulent, chahutant l'arrogance du grandiose. Le sens du petit lien tient du clair-obscur,
de l'aube, naissance toujours renouvelée, du partant jamais arrivé, toujours en devenir, en advenir.
Si le Grand, l'imposant, ne fait pas dans la dentelle,
l'esthétique du peutit lien, elle, tisse la « dentelle
des nuances ».
Ce livre enchante aussi par sa langue qui fait corps
avec son sujet. Fête de jeu de mots où les liens entre
les mots se forgent dans la proximité sémantique et
prosodique. La sinuosité phrastique est elle-même
une expérience de lien dans l'écriture même. Du
reste, la langue devait être au rendez-vous vu la
qualité des oeuvres convoquées pour les besoins de
l'analyse (la littérature, le cinéma, les arts plastiques,
le théâtre...).
Au terme de cette lecture, on ne peut s'empêcher de
la résumer en espérant ne pas trahir la pensée du
lien développé par l'auteur, en disant que 1+1 ne
font pas 2 mais 1,5. D'aucuns s'interrogeront pour
savoir qui des deux 1 est altéré en perdant sa moitié,
comment un "+" fabrique du "-", ou sur le
caractère illogique du résultat. Et si tout était dans
ce bout de lien qu'est la virgule ? Dans son déplacement
qui multiplie ou divise, crée donc de l'iné-dit à chaque fois ?
N'est-ce pas là le secret du lien,
cette chose inédite « qui ne se laisse pas résorber
dans la conjonction totalisante sans pour autant
éclater dans une disjonction radicale » (p.209) ?
Achour Ouamara
in Revue Ecarts d'Identité, n°102, 2003.