De tout petits liens
par François Laplantine
Essai, Mille et une nuits, 2003. 414 pages.


Ce livre nous invite à quitter les grands axes pour fouiner dans les bas-côtés des chemins de traverse, il nous presse à regarder là où la paresse nous fait détourner des choses qui font sens et lien, passage, minuscules transitions où les liaisons ténues échappent aux concepts statufiés, et à la plénitude des symboles. Ce sont ces imperceptibles interactions qui tissent des liaisons discrètes (infra-liaisons), informelles et incertaines.
Ainsi du métissage qui est loin d'être empilement des altérités mais une alchimie de « petites liaisons et d'infimes graduations » (p.11), incessantes (« l'arbre n'est pas vert, il verdit »). Il ne s'agit pas de liaisons nécessaires et irréfutables dont procède par forclusion la logique de la preuve, ni de recherche d'un sens caché propre au souci de la révélation dévoilante, il s'agit d'introduire le désordre dans le grand édifice des comportements que chante la positivité régnante et l'idéologie de l'(im)médiat. S'intéresser aux sujets laissés- pour-compte de la Connaissance, c'est soulever le scandale (l'obstacle), qui perturbe le long fleuve tranquille de la doxa où tout est stable, continu et régulier, c'est « avancer à contre-courant de l'adhésion et de l'adhérence au plein et au plus, sans pour autant leur opposer le pas et le rien », « chercher à dire mais d'abord à ressentir le peu, le presque, le précaire, le passager, bref les perceptions de ces infimes variations de la durée qui nous permettent de nous maintenir encore en vie » (p.38).
Cette expérience de l'oblique, des confins, des bords mouvants, des guets chancelants, du tremblé et de l'éphémère, sonne la perdition de l'arrogante certitude du Vrai, de l'écrin, du beau, du cadré, de l'ineffable, de l'excentrique, de l'extravagant, de l'ostentatoire, de l'éclat, du célébré, de l'emphatique, de la bête érection, du monumental, du frontal, du total, de l'Un, du Tout, bref, de tout ce qui est facticement grand et grandiloquent. La béance est au coeur de ces monumentalités sans coeur. L'auteur se livre ici à une véritable microsocioanalyse du peut-être, du peu et du presque rien, du peutit rien qui fait lien, de tous ces objets boudés par le savoir bien assis et la raison résonnante et entêtée. Mais « pour mettre en question le caractère vaniteux et dérisoire du grand il ne suffit pas de s'installer dans le petit qui deviendrait un nouvel absolu (p.31), « le petit n'échappe pas toujours à la médiocrité, voir à l'insipidité » (p.32) Donc, ni séquoia ni bonzaï. Du reste, la monumentalité peut se révéler dans une miniature, et inversement, et « tenter d'exprimer d'une manière concise l'intensité de toutes petites sensations et de minuscules liaisons laissées pour compte par les discours de grande amplitude n'est pas de satisfaire de « menus plaisirs » ni trouver quelque attrait aux nains de jardins. S'il s'agit d'affaiblir les sons forts, d'atténuer les lumières aveuglantes, d'abandonner le faste et la luxuriance, ce n'est pas pour préconiser la figure du mendiant, du moine ou du satori » (p.33).
Le lien (lie-Un) est diffraction, il s'émancipe du Un non pour s'adjoindre ou se disjoindre mais pour (re)joindre. Sel de la vie, le petit lien sème dans le tressaillement et non dans la saillie. D'où l'intranquillité et le caractère instable de ces murmures de la vie, de ces chuchotements que l'esbroufe du cri peine à couvrir, de « l'infime variation des gestes, des flexions de la langue, des courbures de la pensée et des sentiments » (p.48), du petit turbulent, chahutant l'arrogance du grandiose. Le sens du petit lien tient du clair-obscur, de l'aube, naissance toujours renouvelée, du partant jamais arrivé, toujours en devenir, en advenir. Si le Grand, l'imposant, ne fait pas dans la dentelle, l'esthétique du peutit lien, elle, tisse la « dentelle des nuances ».

Ce livre enchante aussi par sa langue qui fait corps avec son sujet. Fête de jeu de mots où les liens entre les mots se forgent dans la proximité sémantique et prosodique. La sinuosité phrastique est elle-même une expérience de lien dans l'écriture même. Du reste, la langue devait être au rendez-vous vu la qualité des oeuvres convoquées pour les besoins de l'analyse (la littérature, le cinéma, les arts plastiques, le théâtre...). Au terme de cette lecture, on ne peut s'empêcher de la résumer en espérant ne pas trahir la pensée du lien développé par l'auteur, en disant que 1+1 ne font pas 2 mais 1,5. D'aucuns s'interrogeront pour savoir qui des deux 1 est altéré en perdant sa moitié, comment un "+" fabrique du "-", ou sur le caractère illogique du résultat. Et si tout était dans ce bout de lien qu'est la virgule ? Dans son déplacement qui multiplie ou divise, crée donc de l'iné-dit à chaque fois ?
N'est-ce pas là le secret du lien, cette chose inédite « qui ne se laisse pas résorber dans la conjonction totalisante sans pour autant éclater dans une disjonction radicale » (p.209) ?

Achour Ouamara
in Revue Ecarts d'Identité, n°102, 2003.