Langages du politique :
Perspectives croisées sur l'immigration,

fiches précédentes Revue MOTS, n°60, septembre 1999,
Presses des Sciences politiques.

La revue MOTS s'est depuis de longues années spécialisée dans l'analyse du discours. Ce numéro aborde plusieurs registres de discours ayant trait à l'immigration : les discours de l'Encyclopédie Universalis (1968-1995), des manuels de formation des maîtres (IUFM), du discours présidentiel (F. Mitterrand), de la presse au sujet des sans-papiers...
L'investissement sémantique du terme immigrés (dans l'Encyclopédie Universalis) subit des fluctuations : il passe de l'identification au travail à l'identification communautaire. D'abord désignés pour eux mêmes (le temps des travailleurs), puis objets de politique et de discours (le temps des difficultés de cohabitation et d'intégration). Les changements sémantiques autour des termes immigrés/immigration (dans l'EU) suivent de près ceux de la presse.
Les clandestins (par définition invisibles) comprometteraient la vie des immigrés en situation régulière. Cette assertion que d'aucuns reprendraient asseoit de facto un consensus de suspicion de tous les immigrés. Petit à petit, une mise en forme juridique de la suspicion se met en place à travers un contrôle tatillonne des ENE (Etrangers Non Européens). "Ceux qui sont en situation irrégulière (...) ne peuvent pas s'attendre naturellement à être traîtés de la même manière [que les immigrés en situation régulière]" (F. Mitterrand). L'illégalité s'identifiant à l'illégitimité, on passe ainsi du souci du droit humain des immigrés à celui des Etats (discours sur les clandestins). Il en va tout autrement du terme sans papiers. Ce terme semble introduire une autre approche du traitement des personnes en situation irrégulière. Linguistiquement, ce terme bénéficie de l'aspect laudatif des autres désignations avec sans : sans-abris, sans domicile fixe, sans droits, sans emploi, etc. D'ailleurs le terme sans papiers s'est substantivisé en acquérant le trait d'union (sans-papiers).
Plus pernicieux est le discours des manuels de formation des maîtres, qui instaurent un "habitus discursifs" à travers des thèmes réccurrents repris dans le discours scolaire : handicap, échec scolaire, problèmes, difficultés, violence, tous liés dans une chaîne d'associations terminologiques avec la désignation immigration. Le voeu pieux d'apporter des solutions désignent subrepticement les enfants issus de l'immigration comme responsables du dysfonctionnement scolaire, là où il faut déceler un dysfonctionnement du système lui-même. Ainsi, l'idée d'"une violence originelle" (pathologies d'apport culturel) traverse en abyme ce discours sur les remèdes qu'apporterait l'école laïque.
Bref, court est le passage entre énoncer et dénoncer.

Achour Ouamara
in Revue Ecarts d'Identité, n°90/91, sept/déc. 99.