Pour ou contre le multiculturalisme ? Y-a-il une position médiane ? Comment réconcilier "la reconnaissance des spécificités avec des postulats de toute démocratie libérale, à savoir le traitement égalitaire de tous les individus?". Pour y répondre, l'auteur passe ici en revue les longs débats qui ont secoué particulièrement les Etats-Unis depuis plus d'un siècle (génocide indien, traite des Noirs, immigration européenne). Il en distingue quatre principaux modèles qui tournent autour de la notion de cohésion sociale au sein d'un Etat-Nation.
Cependant, il n' y en a pas un mais "plusieurs modèles d'espace multiculturel et chacun offre une perspective différente sur le problème de la cohésion" :
1. Le modèle politico-libéral qui distingue nettement, et en les opposant, la sphère publique et la sphère privée de la vie collective. La première fixe les droits et les devoirs civiques et politiques (vote, impôts, liberté d'expression, etc.). L'individu doit se conformer à cet ensemble de droits et devoirs. L'espace public est neutre et homogène. Les différences sont confinées dans l'espace privé (choix moraux, sexuels, croyances religieuses...). Seuls les comportements privés enfreignant les devoirs imposés à l'individu sont passibles de sanctions. Le cas français correspond bien à ce modèle. Les différences ne sont ni niées ni réprimées, elles sont rejetées dans la sphère privée. Le modèle républicain figé exclut tout ce qui n'entre pas dans son moule, lors que certaines revendications ne visent pas à s'éloigner de la nation, elle sont encore une régression dans l'enracinement ethnique, mais, au contraire, expriment souvent une volonté d'intégration.
2. Le modèle libéral multiculturel ou citoyenneté multiculturelle. Contrairement au modèle précédent, il préconise une médiation entre les deux sphères qui serait assurée précisément par le groupe communautaire. Il ne les sépare pas les deux sphères, il les dialectise. Ainsi, l'espace social est divisé en une zone centrale "monoculturelle" à laquelle participent tous les groupes, et une multitude de zones périphériques où chaque groupe disposerait de son autonomie. Donc coexistence autour du centre et fragmentation en périphéries communautaires.
3. Le modèle multiculturel "maximaliste" : il nie toute existence d'une sphère commune ainsi que la séparation entre sphère publique et privée. Ce sont les valeurs culturelles, religieuses, identitaires, qui définissent l'individu et son appartenance au groupe. Ce modèle est indifférent à la problématique de l'Etat-nation.
4. Le modèle du Corporate Multiculturalism est centré sur la gestion économique des différences qui sont sa préoccupation principale. Les groupes ethniques sont des données qu'il faut gérer efficacement. L'horizon de ce modèle est économique et son cadre de développement est internatinal.
Il demeure que les quatre modèles n'épuisent pas toutes les configurations possibles. Le premier (libéral classique), parce qu' "aveugle aux différences" en les confinant dans l'espace privé, entend dissoudre celles-ci dans l'égalité que confèrerait l'espace public, ce qui est largement démenti dans les faits. Le deuxième (libéral multiculturaliste) ne propose rien d'autre que la juxtaposition de monocultures, et minimise un cadre social commun qui assurerait réellement une cohésion sociale. Le troisième ("maximaliste") évacue de son champ toute référence à l'espace public et à l'Etat-Nation. Quant au quatrième modèle, il offre une reconnaissance des différences "édulcorées" qu'il construit de toute pièce à dessein de les gérer. La prévalance de l'économique sur le politique dessine un "multiculturalisme de consommation".
D'un point de vue philosophique, le monoculturalisme et le multiculturalisme reposent sur deux conceptions philosophiques du sujet : la première considère l'individu comme un être moral et un esprit cognitif constitué et autonome, abstrait, dont il faut seulement faciliter le développerment et l'épanouissement, gommant ainsi l'influence des relations de l'individu avec les structures sociales (lien, contexte socio-historique, affectivité...) qui sont considérées comme des obstacles à cet épanouissement. L'autre théorie, intersubjective de l'individu, reconnaît l'importance de l'enracinement et d'appartenance dans la construction du moi. L'identité ne prend forme que dans le processus d'éducation, d'apprentissage, et d'affiliation, qui seraient moins une entrave à l'épanouissement qu'une condition de possibilité de sa réalisation.
Ce fond philosophique commande souvent les différentes interprétations liées à la gestion de l'espace privé/public et du continium qui va du formalisme d'un monoculturalisme abstraitement égalitariste, sous-tendu par l'utopie universaliste, à l'extrémisme d'un multiculturalisme ingérable.
C'est là où réside l'aporie du couple égalité/différence, car "tenir compte de différence implique de renoncer à l'égalité formelle, pilier politique de la culture libérale; mais respecter une conception rigoureusement formelle de l'égalité implique de négliger la demande de respect des différences qui émane de l'espace social".
Pour comprendre et expliquer cette difficulté de satisfaire les demandes de reconnaissance et d'identités avec la possibilté d'une existence collective et d'égalité, dépassant l'horizon de l'ethnique et du communautaire, l'auteur propose, à juste titre, de considérer aussi le multiculturalisme comme un espace de sens, "une sémiosphère où la circulation des symboles est au moins aussi importante que la circulation des biens et des avantages matériels", car les attitudes et les comportements des individus sont liées à leur interprétation de l'espace social. Il faut donc intégrer ces différentes interprétations (sans pour autant les accepter comme étant objectives) afin d'assurer la crédibilité et l'efficacité d'une réforme, et ce en associant les acteurs sociaux concernés, d'autant que c'est la non reconnaissance des revendications identitaires qui engendre des sentiments de frustration et d'enfermement incitant les groupes à des revendications radicales.
Ce qui réunit tous ces débats, c'est une crise de modernité qui peine à intégrer dans ses projets les revendications multiculturelles et la notion de différence. Plus qu'une question d'unité et de cohésion sociale et nationale, "le multiculturalisme illustre et incarne la profonde mutation en cours dans les sociétés postindustrielles" auxquelles il pose un véritable défi de civilisation qui dépasse de loin le contexte national.
A charge pour ces sociétés de relever ce défi.
Achour Ouamara
in Revue Ecarts d'Identité, n°82, sept. 97.