Au-delà des dérapages lexicaux, des petites phrases anodines et odieuses à la fois, c'est l'ensemble du discours de J.M. Le Pen (de 1980 à 1996) qui est passé au crible dans cet ouvrage afin de démonter les mécanismes d'un discours inacceptable.
L'argumentation de ce discours fonctionne au déplacement et à l'ambiguïté, organisé autour du jugement (représentation du monde et de la société), de la contrainte (agir contre ou se soumettre) et de l'évaluation (hiérarchisation du monde). Les techniques d'euphémisation et de détournement permettent à J.M. Le Pen de faire des glissements de la vie privée à la vie publique (préférer sa fille à sa cousine justifierait qu'on préfère le Français à l'étranger). Tout dans ce discours est fait de passerelles manichéennes et d'amalgames entre univers différents où le fort s'oppose au faible, le pur à l'impur, le Français au non Français, etc.
C'est surtout l'opposition entre nature et culture qui constitue la trame de ce discours. "La nature lui sert à la fois de preuves d'argumentation et démonstration". Il en tire les fondements d'un ordre moral.
Ainsi, l'identité française serait du registre de la nature, donc inaccessible à tous ceux qui n'en sont pas pétris. On saisit mieux ses références au monde animal (défendre la France comme la louve ses petits). L'Homme, selon le principe de ces valeurs, est défini par ce qu'il est et non par ce qu'il fait. De là il n'y a qu'un pas pour transformer les rapports politiques et sociaux en rapports raciaux : passage du débat social au débat identitiaire pour déboucher sur le débat racial.
J.M. Le Pen aime à se vêtir de la tourne du prophète tout en cultivant le culte du martyr (contre lui et le Front National s'ourdiraient des complots franc-maçons, Juifs et immigrés). D'où la récurrence du lexique de la peur dans ses discours : peur de l'avenir, de l'autre, du complot, de la disparition de l'identité française. Jugeons-en par cette phrase : "Oui, nous sommes en faveur de la préférence nationale car nous sommes pour la vie contre la mort, pour la liberté contre l'esclavage, pour l'existence contre la disparition". Derrière ces évidences (vie contre mort, liberté contre esclavage, etc.) auxquelles on souscrirait volontiers, J.M. Le Pen présuppose une dichotomie entre le national (vie, liberté) et le non national (mort, escalvage).
Il reste que la réponse politique au Front National pèche par un mimétisme qui consiste à reprendre souvent les présupposés de ce discours tel que les fameux problèmes de l'immigration, témoin le chapelet des déclarations des hommes politiques de gauche comme de droite : "Le Pen pose les bonnes questions et apporte des mauvaises réponses" (Laurent Fabius), "seuil de tolérence" (François Mittérand), "on ne peut accueillir toute la misère du monde" (Michel Rocard), "l'invasion des immigrés" (Giscard D'Estaing), "les odeurs" (Jacques Chirac), "l'étranger qui ouvre le frigidaire" (Jean-Louis Debré), et d'autres encore !
Pour combattre le Front National, il faut oser "froisser" son électorat et ne pas chercher à le caresser dans le sens du poil, sous peine, demain, de subir sa morsure.
Achour Ouamara
in Revue Ecarts d'Identité, n°83, déc. 97.