Villes et hospitalité.
Les municipalités et leurs " étrangers "

par Anne Gotman (sous dir.),
Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, 2004, Paris, 492 p.

Les différentes études réunies dans cet ouvrage abordent l'" hospitalité " publique en analysant les " processus de construction des frontières de l'intégration " mis en œuvre dans les politiques d'hospitalité de plusieurs villes: " qui accueille qui, et selon quels critères sont identifiés les accueillis ? Quelle place la communauté installée des ressortissants et des résidents ménage à l'étranger, l'arrivant, le non-ressortissant ? " (A. Gotman). Le choix des communes se justifie en ce que la commune, cet " atome de la République " est un bon échelon d'analyse " tant en matière de productions normatives que de politiques d'accueil. Comme échelon de la proximité, il est au plus près des relations privées de ses membres, il est l'espace de premières solidarités " (C.Daadouch). Ces " frontières d'intégration " se dessinent dans l'accueil du religieux (Mantes-la-jolie, Berlin, Montréal), l'accueil des demandeurs d'asile (Dublin, Calais), l'accueil de la précarité (Lyon, Roubaix, Nantes, Strasbourg, Nanterre).

Qui accueillir ?

Les stratégies d'identification de l'altérité sont au principe des politiques municipales. Et le procédé d'identification porte en lui les germes des politiques locales.
Tout un arsenal d'identifications et de catégorisations de groupes, communautés et appartenances des étrangers se met à l'oeuvre en s'appuyant sur des constructions discursives et des représentations de l'Autre sans lien avec les définitions du droit : critère de la langue, de la religion, de la psychologie des individus...
On devine la perversion de ces catégorisations quand l'édile reprend comme siens les préjugés de ses électeurs en reproduisant leurs propos. Car la catégorisation des étrangers au sein d'une municipalité, comme la distinction entre nationaux et étrangers, se construit aussi à travers la division du travail entre services, et les conflits internes qui y ont cours entre les élus (adversaires politiques ou de même bord).

Les frontières communales

L'hospitalité communale obéit souvent à un jeu et à un enjeu de gouvernance urbaine qui met aux prises, dans une sorte de cache-cache, la municipalité et l'Etat quant à l'accueil de l'étranger. Les communes se déchargent des étrangers et se rejettent mutuellement ce fardeau au motif, tantôt de surcoût des charges financières, tantôt par souci de l'électorat pour maximiser les bénéfices politiques tout en minimisant les coûts financiers que demande une hospitalité non ségrégative. Parfois, on évoque simplement l'incompatibilité de la greffe identitiaire (des étrangers) dans le corps social autochtone, ou la tache identitaire à l'image d'une pollution radioactive (nuisances, seuil de tolérance, quota ... ). Le discours sur la mixité sociale, la ventilation, le saupoudrage des étrangers, participe de ce présupposé sur l'altérité "irrecevable". D'où des lieux dits cyniquement d'accueil (zones d'attente et de rétention comme Sangatte), aménagés en espaces d'extraterritorialité avec leurs périmètres d'expulsion. C'est l'appartenance à la commune qui donne accès aux prestations de tous ordres, sous-tendue par une sorte de " préférence communale " (les Nanterriens et les non-Nanterriens). La commune s'érige ainsi en sous-territoire en produisant des normes d'accueil et d'écueils.
L' " hospitalité " communale peut aussi générer du clientélisme quand elle s'appuie sur des règlements à la frontière de l'illégalité, en glissant du droit au passe-droit. Passons sur la logique impénétrable du guichet, cet écran entre l'accueillant et l'accueilli. L'argument " réduire l'accueil pour mieux intégrer " fait le lit à toutes formes de discriminations en matière d'accueil . Resserrer les mailles du filet pour séparer le grain de l'ivraie, permet de réduire drastiquement le nombre d'accueillis. Les institutions accueille a minima : islam a minima, aide a minima ... Et tout démontre en fin de compte que les politiques publiques d'aide sont menées moins par philanthropie que par souci d'ordre social, et partant de rentabilité politique.

Achour Ouamara
in Revue Ecarts d'Identité, n°104, 2004.