Hommes et Migrations, nov./déc. 98
par Mohamed Harzoune
Il faisait peu de doute, depuis Oublier la France, qu'Achour Ouamara ne trempait pas sa plume dans une encre aseptisée et convenue.
Mais dans Il était trois fois..., du soufre se dégage de chacune des pages de ce brûlot.
Le verbe abondant et la verve prolixe servent une littérature débridée : Achour Ouamara se délecte à décrire
des amours orgiaques, bestiales, scatologiques. fétides et putrides, mais aussi les plus monstrueuses et cruelles des violences,
insoutenables à la lecture même. L'outrance recèle sa part de vérité ; elle pourrait tout de même choquer.
Il était trois fois... est un conte allégorique décliné en trois temps correspondant aux trois niveaux de perception et
d'entendement d'une même réalité : l'arrivée de Mouria réveille "les rivalités ancestrales" qui régulièrement divisent les deux clans d'un village. Pour les Adrides, Mouria est "l'étrangère salutaire envoyée de Dieu pour punir les sorcelleries de Stoutta" : pour les Ubaches, elle est "l'augure d'un désordre dangereux pour la tradition".
Très vite dans la maison de Mouria, Akham, "commençait à concurrencer par sa fréquentation le belvédère de Saint Cheïrok.
Le village tout entier fut sous la férule de Mouria, forte de la soumission de ses protecteurs décidés à tout pour jouir de ses faveurs. Ses reins n'avaient pas dit leur dernier mot.
Ils fonctionnaient jour et nuit. Elle en prenait plusieurs à la fois". La guerre fratricide sera impitoyable, sauvage. La victoire d'un des clans ne signifiera pas la fin des rivalités.
L'avenir peut s'annoncer radieux aux vainqueurs, mais déjà les nuages s'amoncèlent au-dessus de ces villageois sans mémoire.
Ce récit n'est peut-être pas un roman de femme, comme a pu le dire son auteur, mais les personnages féminins y sont omniprésents.
Achour Ouamara les montre soumises, victimes, reléguées, flouées, mais aussi détentrices de savoirs ésotériques et de pratiques occultes ; elles ensevelissent les morts et sont source d'avenir.
Mouria est bien sûr le personnage central de ce conte.
À la fois moderne Kahina et nouvelle figure de Nedjma, elle est le réceptacle d'un monde et la matrice d'un autre.
L'ambiguïté, l'ambivalence de Mouria est profonde... à l'image sans doute d'un pays cher à l'auteur.
Par Mohamed Harzoune, in Hommes et Migrations, nov./déc. 98