Les Kabyles c'est comme les figues de Barbarie. Qui s 'y frotte s 'y pique. Cette sentencieuse profession de foi n'est pas d'un quelconque homme politique fustigeant en ce 5 Juillet 98 détourné, les outrances d'une opération de démagogie linguistique en Algérie. Ces mots brûlants et passionnés datent de 1971. Ils sont de Taos Amrouche, guerroyant dans le maquis d'une assemblée d'étudiants algériens à Pais, pour revendiquer déjà un peu de considération pour la culture berbère et pour la mémoire de Jean, son frère.
Quel rapport avec
Il était trois fois... ?
Pourquoi ces épines verbales labourant l'auditoire d'un pictogramme incisif, se sont-elles hérissées dans ma mémoire à la lecture de ce roman brûlot, de ces trois temps d'une valse géniale et diabolique, exécutée entre deux versants d'un miroir accroché à un piton abrupt? Il serait de mauvais goût de limiter la pensée d'Achour Ouamara aux seuls avatars des querelles régionalistes qui empoisonnent la Numidie de l'an 2000. L'auteur est sans doute le Kabyle le plus universel de sa génération et l'un des talents les plus acérés, les plus honnêtes et les plus rigoureux. Il suffirait de relire
Le Discours désimmigré ou son essai fulgurant
Oublier la France aux éditions de l'Aube pour prendre la mesure de son honnêteté intellectuelle, de son humilité, servies par un goût âcre et pathologique de l'auto-dérision. Bien sûr, toute la sève de sa création se "source" dans les piémonts du Djurdjura natal, de ses femmes mutines et âpres, de ses hommes rugueux et tranchants comme une serpe. Comme dans les figues amrouchiennes de Barbarie, l'écorce revêche et acariâtre gaine et protège des fruits de velours, une fois franchies les barrières du coeur...
1l ne faut pas pour autant lire
Il était trois fois... comme un traité d' ethnoanthropologie. Subtil enfanteur de néologismes et de concepts, par ce roman inattendu, Achour Ouamara démontre tout son art en matière de rentre-dedans littéraire. Les redoutables Adrides règnent d'une main de fer au village des Fougères. En faisant rimer la prose, la première phrase annonce déjà l'intensité dramatique et la dimension fabuleuse de cette Geste escarpée. Une guerre millénaire et fratricide oppose les habitants d'un même village.. Ceux de l'Adret contre ceux de l'Ubac, les gens de la soulane contre l'engeance de l'ombrée... Fractures historiques évidentes mettant en situation la forfaiture des uns, acquis à la cause des envahisseurs du désert, et qui font main basse sur les biens, les personnes, la mémoire et l'honneur.. le mausolée du Grand Cheïrok transplanté sur les traces indélébiles de l'ancestral Aguellid. Ce n'est pas une simple profanation de sépulture, c'est une excavation creusée à coups de cimeterres dans la trame symbolique d'un peuple. Comment alors s'étonner de la suite.. la violence, le sang, la trahison, la corruption, la sorcellerie deviennent non plus des pis-aller protecteurs mais des rituels alternatifs. Fulgurants séismes inter-claniques qui raidissent les mœurs, les humeurs et les sexes dans une sorte de furie paganiste, de Assabia névrotique chère à Ibn-El-Khaldoun.
Et quand les frères-humains se cognent comme des tortues aveugles à l'impasse d'une cécité régressive, il advient parfois qu'un être étrange et étranger s'interpose comme un destin aléatoire pour révéler le groupe à lui-même. Prétexte alchimique éclairant subitement l'ombre aveuglante de ces êtres saisis d'un vertige incontrôlé. Dans
Théorème, le film iconoclaste de Pasolini des années 70, c'est un simple passager qui révèle à elle-même toute une famille, homme, femmes, enfants, curés, par la vertu de la couche. Dans L'arrache-cœur de Boris Vian, c'est une sorte de Roger-la-Honte qui expie, en se vautrant dans les marais, les turpitudes pantagruéliques de ses congénères qui lui règlent à prix d'or, l'exutoire de leurs frasques. Chez Achour Ouamara, c'est le personnage de Mouria qui joue ce rôle de révélateur. Elle est ronde et gironde, dénuée de tout scrupule, de toute morale, elle est ouverte par tous ses orifices à la concupiscence lubrique des mâles Adrides. Généreuse de son corps par tous les pores, c'est une splendide corruptrice d'âme. Mais ses géométries érotiques ne sont pas qu'une simple sarabande de luxure et de fornication effrénée. Mouria où se télescopent phonétiquement l'amour et la mort, est aussi le prodrome de la maladie du corps social tout entier. Et ses contempteurs auront beau pratiquer le devoir d'ablutions révolutionnaires, ils n'échapperont pas à un renversant retour d'histoire. Mouria, Kahina dans une autre vie? L'appétit vient en mangeant, la soif s'en va en buvant, enseignait François Rabelais. Mouria est peut-être la métaphore de cette source trois fois tarie, par des tarés assoiffés et impatients. Et s'ils pissent dans les étoiles en retenant leurs chéchias, ils ne prennent pas toujours garde aux excréments qui souillent leurs racines. Juste à leurs pieds.
Truculent, irrévérencieux, débridé, outrancier,
Il était trois fois... n'est pas un roman ordinaire. Ni un condensé de bile saumâtre promise à ceux qui insultent leur naissance. C'est plutôt un éclat de rire fracassant à la face des hyènes qui lacèrent le pays des Fougères. Et d'ailleurs...
Chacun reconnaîtra les siens. Et les chiens.
Par Djilali Bencheikh, Préface in "Il était trois fois..."